Prix du Nouveau Cercle de l’Union


Intervention d’Hervé Gaymard

A l’occasion de la remise du

Prix du Nouveau Cercle de l’Union

Attribué à son livre Bonheurs et Grandeur

 

18 janvier 2016


Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire Général,

Messieurs les Membres du Jury,

Mesdames, Messieurs,

C’est évidemment pour moi un grand honneur que mon livre soit distingué dans une lignée si riche, par un jury si prestigieux, dont plusieurs membres ont donné vie, par la magie de l’écriture, à de nombreuses figures, qui pour beaucoup d’entre elles ont jalonné mon parcours littéraire, historique et politique : Charles de Gaulle qui surplombe ma vie, Georges Bernanos qui nous ancre dans la vérité de l’enfance, Thomas Edward Lawrence qui nous taraude par son démon de l’absolu, Georges Pompidou qui incarne le bonheur et le courage, sans oublier Louise de Vilmorin, qui se désignait elle-même comme la Marylin d’André Malraux, mon intercesseur capital, qui décida de mon premier livre.

Je ne suis pas un historien patenté, mais je suis curieux de tout, gourmand de rencontres, et par dessus tout, j’aime admirer. C’est ce qu’a sans doute senti Benoît Yvert, mon éditeur, quand il m’a fait signer ce contrat qu’il m’a bien fallu honorer, à la suite d’un déjeuner où nous avions refait la France, et sans doute le monde. Je voudrais aujourd’hui l’en remercier, comme je voudrais le faire pour mes précédents éditeurs : Olivier Frébourg, qui il y exactement vingt ans officiait dans une soupente de la Table Ronde, et Claude Durand, qui demeure parmi nous aujourd’hui. Je n’aurai pas la présomption d’être un « historien du dimanche », mais je fus, ces trois dernières années, un historien du petit matin.

Car il faut croire au matin de la France. Mais il ne nous sera pas donné. Il sera ce que nous le ferons. Après le plus profond de la nuit, il y a toujours ce moment incertain, où dans la pénombre, la lumière lutte avec l’obscurité. Tôt ou tard, et quelles que soient les saisons du cœur et de l’âme, c’est toujours la lumière qui gagne. Pas pour toujours certes. Et c’est pourquoi ce combat est permanent.

Ce livre est donc une insurrection contre ce « merveilleux malheur » français, dont certains semblent se délecter dans un narcissisme décadent.

On sait qu’il tient à des facteurs profonds.

Un système éducatif paradoxal, très élitiste et qui refuse la sélection, et qui tient  l’échec pour honteux alors qu’il est un apprentissage.

Le face-à-face exclusif entre le citoyen et l’Etat, qui provoque une accoutumance aux droits et détourne des devoirs et de l’initiative individuelle.

Une relation particulière à l’histoire : la nostalgie d’un passé glorieux semble inconciliable avec le monde d’aujourd’hui.

Et c’est précisément en peignant ces treize tableaux de notre histoire, choisis avec une subjectivité que je revendique, que j’ai voulu montrer que souvent au bord de l’abîme, ou carrément au fond du gouffre, notre pays avait toujours su tirer de son tréfonds, la foi et l’énergie pour se rétablir, et s’étonner lui même en étonnant le monde, en conjuguant les bonheurs et la grandeur.

Je sais bien que ce titre peut étonner.

Le bonheur est à manier avec précaution. Par définition, il n’est pas sans mélange. Il ne dure pas, bien sûr, c’est même à cela qu’on le reconnaît. Il faut « le fuir de peur qu’il ne se sauve », nous murmure Gainsbourg. Bonheur public et bonheur privé ne riment pas forcément à l’unisson. Peut-être n’existe t-il même pas, comme l’affirme de Gaulle. Ou bien, ne peut-il exister que loin des grandes orgues des évènements historiques, comme le pensait Georges Pompidou. Je sais tout cela. Mais je sais aussi qu’il faut rester dans cette quête perpétuelle. Car c’est jour après jour, matin après matin, qu’il se construit. Passant du singulier au pluriel, on comprendra mieux, je l’espère, mon dessein.

La grandeur a mauvaise presse. Elle serait ridicule. Ou pire encore, catastrophique,  car sa quête mènerait immanquablement au fer, au feu et au sang. La grandeur dont je parle n’est pas celle qui sous-tend la soif de conquête, c’est cette grandeur spirituelle dont parle Romain Gary. Il faut élever sans cesse la ligne d’horizon, pour ne pas s’abîmer dans nos pauvres vies. Ce qui est vrai pour la vie des hommes, l’est aussi pour la vie des Nations, en tout cas la nôtre.

On pourra trouver aussi que le propos de ce livre est en porte-à-faux dans les épreuves que notre pays traverse. Je pense exactement le contraire.

D’abord parce que le malaise français vient de loin, nourri par le chômage de masse, et par l’incapacité de formuler un nouveau « discours à la Nation française » adapté au nouveau millénaire.

Ensuite parce que notre histoire nous livre un triple enseignement, et je m’excuse d’asséner des évidences

. C’est quand la France est unie, quand le petit « je » mesquin cède la place au grand « nous » que tout devient possible. Et quand la situation est difficile, il ne faut pas souffler sur les braises, danser sur les ruines, jouer à colin-maillard au bord du précipice, il faut fixer un cap, et viser haut.

. C’est quand l’économie va bien que les Français vont bien. Jusqu’au début du vingtième siècle c’était l’obsession de manger à sa faim, aujourd’hui c’est avoir un emploi.

. Il faut avoir le courage de prendre de bonnes décisions au bon moment : c’est le génie d’Henri IV, le Consulat, l’œuvre économique et sociale du Second Empire, celle des bâtisseurs de la IIIème République, l’énergie de Clémenceau, l’œuvre de Charles de Gaulle.

Je voudrais pour terminer, rendre hommage aux deux dédicataires de ce livre.

Georgette Elgey, que j’ai lue bien avant d’avoir le privilège de la connaître. C’est une grande dame. C’est pour elle d’ailleurs que cette expression semble avoir été créée. Dans son œuvre, elle transfigure la politique en Histoire. Dans sa vie, elle incarne la rectitude et l’honneur de vivre.

Guy Dupré, lui, transfigure l’Histoire en littérature. La douloureuse histoire de France, de la dégradation du capitaine Dreyfus au rembarquement d’Alger, constitue l’humus d’une œuvre littéraire exceptionnelle. C’est parce que j’avais repéré qu’un mot avait été modifié entre deux éditions de ses Manœuvres d’automne, qu’est née une amitié. Et cette phrase était la suivante : « Je chercherai longtemps encore le secret de conduite, qui permet de lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose, à l’honneur sans quoi la vie n’est rien ».

Tout est dit.

Je vous remercie.

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